Nager avec les baleines à Tahiti. Pour ou contre ?

15 Oct 2017 | Tourisme | 2 commentaires

Nager avec les baleines à bosse à Tahiti

Dimanche dernier, c’était sortie baleines à la presqu’île. Tout le monde à bord, quelques explications sur la baleine à bosse, on trouve un spécimen pas trop farouche avec son baleineau et c’est le moment de se mettre à l’eau. Parce qu’ici on nage avec les baleines ! Mais pour moi, c’est mission impossible. Je flotte comme une enclume, alors en pleine mer avec des creux de 2 mètres… Et puis une baleine, c’est gros quand même. Alors, sur le bateau, en luttant contre le mal de mer, j’ai eu le temps de me questionner sur la pratique du whale watching en Polynésie française.

 

Les baleines, des mammifères marins protégés

La baleine est chassée par l’Homme depuis la préhistoire mais c’est à partir du XIXème siècle que la pêche s’intensifie avec des conséquences catastrophiques sur les populations de cétacés. Entre 1920 et 1960, plus de 2 millions de baleines sont tuées, dont 200 000 baleines à bosse, ce qui représente 97 % de la population mondiale de l’espèce. Depuis 1986, le moratoire promulgué par la Commission Baleinière Internationale, décourage la pêche à but commercial. Cependant plusieurs pays continuent le massacre : le Japon qui utilise le prétexte de la chasse à but scientifique, l’Islande, la Norvège, les îles Féroé (Danemark), Sainte Lucie, Saint Vincent et les Grenadines (source Sea Shepherd)

Les baleines à bosse en Polynésie française

Le 13 mai 2002, un sanctuaire des baleines et des mammifères marins est créé dans les eaux territoriales de la Polynésie française. Les cétacés sont protégés avec interdiction de les chasser, de les capturer ou de les harceler. Il s’agit d’un des plus grands sanctuaires au monde avec une surface océanique de 5 millions de kilomètres carrés.

En Polynésie, au moins 24 espèces de mammifères marins dont la baleine à bosse, encore appelée mégaptère, ont été recensées. La baleine à bosse est une espèce de cétacé à fanons qui mesure 12 à 14 mètres de long, pèse 25 tonnes et possède de grandes nageoires pectorales. Elle vit l’été en zone polaire où elle se nourrit de krill. Elle migre en hiver dans les eaux tropicales où elle s’accouple et où la femelle accouche et allaite son petit. Elle reste très proche des côtes et du récif pour protéger le baleineau des attaques des prédateurs tels que l’orque. C’est à cette période, entre juillet et novembre, que les baleines à bosse sont observables en Polynésie.

Risques du whale watching pour la santé des baleines

L’observation des baleines, Whale watching en anglais, ne cesse de se développer depuis la mise en place du moratoire. D’une activité confidentielle réservée aux scientifiques, au début des années 90, elle devient une manne touristique très lucrative. C’est sûr, qu’il est préférable d’observer les baleines que de les chasser pour en faire de l’huile ou du rouge à lèvre ! Certaines études soulignent même que l’activité touristique serait plus rentable que la chasse.

Cependant, de nombreuses publications scientifiques, démontrent que le whale watching n’est pas sans conséquence sur les baleines : perturbations du sommeil, des déplacements, des temps d’apnée, de l’alimentation, de l’allaitement, de la communication entre individus, diminution du taux de reproduction, perte d’audition, augmentation de la consommation d’énergie sans parler des blessures dues aux collisions avec les bateaux. Et puis il existe aussi un risque de transmission de maladies infectieuses à l’animal en cas de contact avec l’Homme, particulièrement lors des activités de « nage avec les cétacés ». La croissance de cette activité touristique et l’accumulation des interactions avec l’Homme au cours des migrations de l’animal, représentent un risque réel pour les baleines. C’est pour cela que des règles de bonnes pratiques d’observation existent dans de nombreux endroits et en particulier en Polynésie française.

Règles d’observation des baleines en Polynésie française

L’association Mata Tohora, constituée de bénévoles, s’est donné pour mission de sensibiliser la population à la protection des mammifères marins dans l’ensemble de la Polynésie française. Mata Tohora rédige une charte de bonnes pratiques de l’observation des mammifères marins qui s’adresse à tous les usagers de la mer et plus particulièrement aux opérateurs de whale watching. Il s’agit d’un ensemble de consignes à respecter pour éviter le harcèlement des animaux. L’association délivre le label whale-watching Mata Tohora, aux professionnels respectueux de la charte. Elle surveille aussi, sur l’eau, les pratiques et peut transmettre au Procureur de la République les infractions constatées.

Les règles d’approche que vous pouvez retrouver sur le site de l’association:

  • Est interdit le harcèlement, c’est-à-dire une […] activité d’observation qui aurait pour conséquence de modifier le comportement des animaux, de les contraindre à changer de direction, de vitesse, de durée d’immersion, de les faire fuir ou de les bloquer contre le récif ou le rivage. ( extrait Article A. 121-5 du Code de l’Environnement)
  • Pour les survols (tout aéronef confondu) le Code de l’Environnement autorise les approches à une altitude minimale de 300 mètres. (Article A. 121-31)

En bateau :

  • Réduire sa vitesse à 3 nœuds dans un rayon de 300 m autour de la baleine
  • Analyse préalable de la situation : présence de baleineau ? comportement des animaux
  • Distance d’observations : 100 mètres si présence de baleineau ; 50 mètres baleines adultes
  • Faire route parallèle au déplacement des animaux
  • Position au niveau du récif : si la distance est suffisante (> 100m entre baleine et récif) se positionner coté récif. Sinon observation impossible (restez dans la zone des 300m).
  • Ne jamais pousser les animaux au fond d’une baie ou dans une passe
  • Stopper l’observation si les baleines entrent ou sont dans le lagon
  • Interrompre l’observation si on constate un changement de comportement ou présence d’un baleineau trop jeune (blanc ou très clair)
  • Mettre le moteur au point mort si l’animal se rapproche du bateau
  • Ne jamais arrêter le moteur (point mort pour indiquer votre localisation à l’animal et rester manœuvrable)
  • Approche au ¾ arrière, jamais frontale ni à l’arrière
  • Suivre une trajectoire parallèle, ne pas couper la route, ne pas dépasser, ne pas se mettre au milieu d’un groupe de cétacés.
  • Pas de changement brusque de vitesse ou de direction
  • Rester groupé : chaque nouveau bateau doit rejoindre ceux déjà présents du même coté de la baleine (pas d’encerclement)
  • Limiter le temps d’observation
  • L’ordre d’arrivée des bateaux définit l’ordre des mises à l’eau pour limiter le nombre de personnes à l’eau en même temps
  • Ne pas se mettre à l’eau si mer agitée, eau trouble, animaux nerveux, baleineau trop jeune
  • Dans l’eau, rester à 30 m : calme, pas de saut, pas de mouvement brusque, pas de cri
  • Nageurs regroupés évoluant dans le même sens
  • En fin d’observation, s’éloigner à vitesse réduite (3 nœuds sur 300 mètres)

Des règles moins strictes en Polynésie française qu’ailleurs dans le monde

La grande majorité des règles de bonnes conduites éditées par d’autres états ou pays sont beaucoup plus strictes que celles en Polynésie française. Par exemple, le nombre de bateaux sur le site d’observation est limité à 5 au Québec, 3 en Norvège et 1 en méditerranée. Il n’y a pas de limitation en Polynésie. Les temps d’observation sont limités à 30 min au Quebec et même à 15 minutes en Méditerranée. L’approche d’une baleine au repos ou accompagnée de baleineau est interdite en Méditerranée.

Et surtout, la quasi-totalité des recommandations excluent la nage avec les baleines afin de limiter le stress de l’animal et les maladies, mais aussi pour protéger les nageurs (risques de noyade et de blessure provoquée par la baleine).

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Que penser du whale watching en Polynésie française ?

L’observation des baleines dans leur milieu naturel est bien évidemment un moment magique pour les participants. Cette activité touristique éducative permet aussi d’encourager un engagement écocitoyen et pour certains scientifiques elle justifie alors l’impact négatif sur les animaux (cela reste à prouver).

Mais il s’agit surtout d’une activité économique lucrative et en pleine expansion, un peu rapidement étiquetée éco-tourisme. La multiplication des opérateurs et les nombreux plaisanciers qui ne sont pas toujours bien informés mettent clairement en danger la tranquillité des cétacés. Heureusement, les règles de bonnes conduites éditées par l’association Mata Tohora qui fait un travail remarquable avec assez peu de moyen est une avancée certaine pour la préservation des baleines.

Cependant, il est difficile de comprendre pourquoi les règles en Polynésie française sont moins contraignantes qu’ailleurs. Si nager avec les baleines n’est pas autorisé chez les autres, c’est probablement parce que les scientifiques considèrent que c’est délétère pour les animaux (et pour les nageurs). Je n’ai pas trouvé d’étude s’intéressant aux conséquences chez l’animal de « la nage avec les baleines » en Polynésie.

Edit du 16/10/17: J’ai eu la chance d’avoir une discussion passionnante avec le Dr Agnès Benet, biologiste marin et directrice de Mata Tohora qui a bien voulu répondre à mes questions. Si la réglementation actuelle parait obsolète, c’est qu’elle a été mise en place en 2002, alors que très peu de prestataires proposaient du whale watching. Depuis l’activité a explosé en passant, par exemple de 5 entreprises en 2002 à Moorea à 23 actuellement! Le Dr Benet confirme que de nouvelles études sur le whale watching et ses conséquences sur le comportement des baleines vont permettre de modifier très prochainement les règles d’approche. A suivre…

Et vous, que pensez-vous des excursions baleines en Polynésie française ?