La ciguatéra en Polynésie. Informations sur la maladie par le Dr Oehler

16 Sep 2017 | Santé | 2 commentaires

Ciguatéra en Polynésie française- Interview du Dr Oehler

Le Dr Erwan Oehler est chef du service de Médecine du Centre Hospitalier de Polynésie française et médecin conseil au sein de l’équipe de Ciguatéra Online. Il a bien voulu répondre aux questions de Tahiti Le blog et nous dit tout sur la ciguatéra.

 

Taote Oehler, peux-tu nous expliquer ce qu’est la ciguatéra ?

La ciguatéra porte le doux nom d’ichtyosarcotoxisme c’est-à-dire intoxication par la chair de poissons. En tahitien, le nom est « ta’ero i’a » qui signifie « mauvais poisson » voire même « poisson bourré » !

Dr Erwan Oehler - La ciguatéra à Tahiti et en Polynésie française

Cette maladie est connue depuis longtemps, puisque des écrits de navigateurs du XVIIIe siècle la mentionnent déjà. Ainsi, le célèbre capitaine Cook (pas celui des bâtonnets de poisson mais l’autre !) a décrit très précisément dans son journal de bord les symptômes dont lui-même et l’un de ses compagnons ont été victimes après avoir consommé un poisson toxique.

Comment la ciguatéra est-elle transmise à l’Homme ?

Il ne peut y avoir de ciguatéra sans environnement corallien. Le début des problèmes est lié aux dégradations des coraux par des phénomènes naturels comme les cyclones, les séismes, les tsunamis, les sources d’eau douce ou par l’Homme avec l’aménagement des littoraux, la pêche intensive, le tourisme irresponsable, etc.

Sur les coraux détruits prolifèrent des micro-algues. C’est l’une de ces micro-algues qui est la cause de la ciguatéra. Gambierdiscus (tel est son nom) a été découverte en 1977 aux Gambier,en Polynésie française. Elle produit une toxine appelée ciguatoxine qui va pénétrer dans la chaîne alimentaire, dont l’Homme est au sommet, par l’intermédiaire de mollusques, de poissons corallivores ou herbivores. Les toxines subissent plusieurs transformations et s’accumulent au fur et à mesure que le poisson grandit et vieillit et que l’on remonte dans la chaîne alimentaire. On peut considérer, schématiquement, que plus un poisson consommé est gros et prédateur (perche, baliste, barracuda, …), plus le risque d’être intoxiqué est important. Mais on peut aussi être malade après avoir mangé du bénitier (coquillage) ou du perroquet qui est n’est que corallivore.

Quels sont les symptômes de la maladie ?

La ciguatéra est marquée par un nombre impressionnant de symptômes puisque près de 150 signes ont été décrits. On a l’habitude de les classer en quatre catégories :

  • Les signes digestifs sont les premiers à apparaître, quelques heures après le repas contaminant. Ils sont aussi les premiers à disparaître. Il s’agit de vomissements et de diarrhées qui peuvent aboutir à une déshydratation.
  • Les signes cardiaques apparaissent rapidement et font toute la gravité de la ciguatéra : ralentissement de la fréquence cardiaque parfois très important, et baisse de la tension artérielle. Ces signes disparaissent également relativement rapidement.
  • Les signes neurologiques apparaissent, le plus souvent, après quelques jours : fourmillements dans les membres, engourdissements, décharges électriques, sensations de brûlure. Il peut exister une « inversion de la sensation chaud-froid ». Le contact du froid, comme une douche froide, déclenchera une sensation de brûlure. Le malade peut aussi avoir l’impression que l’eau plate qu’il boit est gazeuse.
  • Les autres symptômes sont les démangeaisons intenses qui ont valu à cette maladie le nom de « gratte » en Nouvelle-Calédonie et les douleurs articulaires et musculaires qui sont fréquentes. Je ne peux pas donner la liste de tous les symptômes mais parmi les plus cocasses, on a décrit des douleurs péniennes ou vulvaires chez les partenaires sexuels de personnes intoxiquées. Pourrait-on ainsi rajouter la ciguatéra à la liste des infections sexuellement transmissibles ?

Quel est le traitement de la ciguatéra ?

Il n’y a pas d’antidote à cette intoxication et la plupart des traitements réputés améliorer les symptômes, comme le calcium ou les cocktails vitaminiques, n’ont pas fait la preuve de leur efficacité. Le traitement se limite à une hydratation abondante, des médicaments contre la diarrhée, les vomissements, les démangeaisons et les douleurs.

Différents médicaments traditionnels sont utilisés, où sévit la ciguatéra, avec des résultats plus ou moins bons. La feuille de faux-tabac (tahinu en Tahitien) qui peut être préparée en infusion est utilisée dans de nombreux de pays, parfois très éloignés. C’est cette particularité qui a conduit les scientifiques à s’y intéresser. Le faux-tabac contient, en effet, de l’acide rosmarinique qui a montré une efficacité en laboratoire sur les dégâts nerveux liés à la toxine. Cependant aucun médicament issu de ces recherches n’existe pour le moment.

Faux tabac (Argusia argentea)

Faux tabac (Argusia argentea)

Est-ce que on peut mourir de la ciguatéra ?

Il est habituel de dire que la ciguatéra est une maladie peu grave qui s’éteint d’elle-même, le plus souvent en quelques jours à quelques semaines. On considère que le taux de mortalité serait de moins de 0.1 % et il n’y a eu, à ma connaissance, aucun décès en Polynésie depuis au moins 10 ans.

Dans quelles parties du monde trouve-t-on de la ciguatéra ?

Pour se développer, la ciguatéra nécessite un environnement corallien. Ce sont donc les zones des Caraïbes, du Pacifique et de l’océan Indien qui sont concernées par cette maladie. Des études scientifiques montrent pourtant que l’algue toxique Gambierdiscus est de plus en plus retrouvée en dehors de ces régions. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce phénomène : le réchauffement climatique, le transport par les navires ou la création de récifs artificiels. Des intoxications survenues hors zones d’épidémie, à Paris par exemple, ont également été signalées notamment dans des restaurants servant des poissons tropicaux importés.

Carte de la répartition de la ciguatéra dans le monde

Et en Polynésie ?

En Polynésie, tous les archipels et toutes les îles sont concernés. Sur une même île, le poisson peut être sain à un endroit et toxique à quelques kilomètres de là en fonction des conditions locales. On conseille, le plus souvent, de se renseigner auprès des pêcheurs locaux afin de connaître les coins « à risque ».

Pour les espèces de poisson en cause, c’est un peu la même chose : toutes sont comestibles mais dans une zone réputée ciguatoxique, certaines peuvent être consommées alors que d’autres non et dans une autre zone les espèces dangereuses seront différentes. Là encore, il est conseillé de se renseigner auprès des pêcheurs locaux ! Signalons quand même que les poissons du large ne sont pas toxiques et qu’on peut donc manger sans problème du thon, de l’espadon, du thazard ou du mahi-mahi. 

Comment peut-on éviter d’attraper la ciguatéra ?

Question difficile puisque même les locaux auxquels on est sensé faire confiance se font régulièrement avoir ! On sait qu’il y a des zones et des poissons à éviter mais, même si ce n’est pas la roulette russe, on joue avec le feu ! Il m’est arrivé, une fois, de manger un poisson aux Gambier avec une polynésienne qui avait déjà eu la ciguatéra et qui a ressenti des fourmillements sur la langue alors que moi je n’ai eu aucun signe. C’est ce qu’on pourrait appeler « la goutte d’eau qui fait déborder le vase » : plus on mange de poisson, plus le risque d’accumuler des ciguatoxines augmente et plus le risque d’être malade est important.

Il n’y a aucun test qui permet de prédire si le poisson est toxique. Certains disent que si les mouches ne se posent pas sur le poisson alors il ne faut pas le manger ou s’il se tord en attendant la cuisson il n’est pas bon non plus ! Ces méthodes n’ont pas fait leur preuve scientifique. Le fait de cuire, congeler, saler ou fumer le poisson ne détruit pas les toxines.

D’autres méthodes ont été essayées mais ne sont pas forcément conseillées : faire goûter le poisson à son chat (le chat est très sensible aux toxines) voire à sa belle-mère !

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