La Bounty : l’extraordinaire histoire de la mutinerie

31 Jan 2018 | Histoire et Géographie | 3 commentaires

La mutinerie de la Bounty

La mutinerie de la Bounty est, non seulement, une page incontournable de l’histoire de la Polynésie, mais aussi et surtout, une des plus romanesques tragédies maritimes. Et c’est bien pour cela que, depuis plus de deux cents ans, elle inspire autant les écrivains et les cinéastes. Alors, embarquez à bord avec moi, pour revivre les aventures à peines croyables du Capitaine Bligh et de Fletcher Christian !

Contexte historique et mission de la Bounty

Depuis qu’en 1783 les treize colonies britanniques d’Amérique du Nord sont indépendantes, elles n’approvisionnent plus en nourriture les esclaves des Antilles. Les Anglais doivent donc trouver de nouvelles ressources alimentaires. Le naturaliste Joseph Banks, lors de son voyage avec le capitaine Cook, a observé que les Tahitiens se nourrissent du fruit de l’arbre à pain (le uru). Il est donc décidé, avec l’approbation du roi George III, d’acclimater l’arbre aux Antilles afin d’en nourrir les esclaves pour pas cher.

En 1787, His Majesty’s Ship Bounty ou HMS Bounty, ancien navire marchand, est racheté et rebaptisé par la Royal Navy. Il a pour mission de transporter des arbres à pain depuis Tahiti jusqu’en Jamaïque.

La Bounty

Réplique de la Bounty

Masculin ou féminin ?

En Anglais, la tradition attribue le genre féminin aux noms des navires. En Français, les bateaux peuvent être féminins ou masculins en fonction du contexte et de l’époque. Quand il s’agit de traduire le nom d’un navire anglais, on utilise habituellement le masculin (Le Queen Mary). La traduction des titre des films relatant la mutinerie, emploient le masculin (« Les Révoltés du Bounty », « le Bounty ») alors que les œuvres littéraires et les publications universitaires utilisent le féminin. Comme je trouve le féminin plus élégant pour nommer un bateau, j’ai choisi de vous raconter l’histoire de « LA Bounty ».

William Bligh capitaine de la Bounty

William Bligh

Le petit trois-mâts, de seulement 28 mètres de long et 7,6 mètres de large, est alors modifié pour pouvoir accueillir plus d’un millier de plants en pot. La taille réduite de l’espace impose à l’équipage une grande promiscuité et ne permet pas la présence de Royal Marines, soldats utilisés par les commandants pour se faire obéir et éviter les mutineries.

Le commandement de la Bounty est confié à William Bligh, jeune lieutenant de 33 ans, ami de Joseph Banks et ancien maître navigateur sous les ordres de Cook lors de son troisième voyage dans le Pacifique. L’équipage est composé de 46 hommes dont 44 marins choisis par Bligh et deux botanistes nommés par Banks.  Parmi les officiers figure, Fletcher Christian, âgé de 23 ans.

Le voyage de la Bounty jusqu’à Tahiti

Le 23 décembre 1787, la Bounty part de Spithead au nord de l’île anglaise de White. Une première tempête oblige le navire à faire escale quelques jours à Tenerife pour réparer et ravitailler. Dès le début du voyage, Bligh établit de bonnes relations avec Fletcher Christian avec qui il a déjà navigué. Après le départ de Tenerife, Bligh nomme Christian second officier.

Carte du voyage de la Bounty

— La Bounty commandée par Bligh

La Bounty commandée par Christian

Le voyage de Bligh sur la chaloupe

Les quinze premiers jours d’avril 1788, la Bounty tente de passer le Cap Horn. Mais les tempêtes obligent Bligh à abandonner et à faire route vers le Cap de Bonne-Espérance, à l’extrémité sud de l’Afrique. Le 24 mai 1788, la Bounty jette l’ancre à False Bay, à l’est du Cap et y reste cinq semaines. Elle repart le 1er juillet pour atteindre, le 22 août, la baie de l’Aventure sur l’île de Tasmanie, au sud de l’Australie. L’équipage se repose, pêche et renouvelle les stocks d’eau douce et de bois. C’est lors de cette escale qu’apparaissent les premières tensions sérieuses entre Bligh et son équipage. L’officier charpentier William Purcell est sévèrement puni car il refuse de retourner sur le navire, après que Bligh ait critiqué sa méthode de coupe du bois. Jusqu’à l’arrivée à Tahiti, l’ambiance à bord ne cesse de se dégrader, à cause de l’intransigeance et de l’injustice dont fait preuve le capitaine Bligh.

Le navire jette finalement l’ancre dans la baie de Matavai, au nord de Tahiti, le 26 octobre 1788, après un voyage de 10 mois et de 27 000 milles marins (50 000 km). Une stèle érigée en 2005 à la pointe vénus, commémore l’événement.

L’escale de la Bounty à Tahiti

L’accueil des Tahitiens, qui se souviennent des passages de Cook, est chaleureux. En échange de cadeaux bon marché, le capitaine Bligh obtient l’autorisation de récolter les plants d’arbre à pain. Pendant les cinq mois d’escale à Tahiti, les marins jouissent d’une faible charge de travail et de la douceur insulaire. La plupart d’entre eux fréquentent des vahine. Malgré un relâchement sensible de la discipline, Bligh continue à humilier régulièrement ses subordonnés.

En janvier, trois marins désertent et s’enfuient en pirogue vers Tetiaroa. Ils sont finalement retrouvés au bout de trois semaines. En guise de punition, ils reçoivent chacun entre 24 et 48 coups du « chat à neuf queues », sorte de fouet à neuf lanières avec des nœuds aux extrémités ! Début avril 1789, la Bounty repart vers l’Angleterre, chargée de plus de mille plants d’arbre à pain.

Le chat à neuf queues

Le chat à neuf queues

La mutinerie de la Bounty

Le climat sur le navire se dégrade très rapidement. Les marins sont tristes d’avoir quitté Tahiti. Les colères terribles de Bligh demeurent imprévisibles et Fletcher Christian devient son souffre-douleur. Le 22 avril 1789, la Bounty fait une escale à Nomuka dans les actuelles Tonga pour se réapprovisionner. Bligh qui a visité l’île avec Cook, sait que les habitants peuvent être agressifs. Il envoie Christian à terre avec plusieurs marins pour récupérer de l’eau douce. Le groupe est menacé et Christian retourne à bord de la Bounty sans avoir complètement rempli sa mission. Bligh le qualifie « satané vaurien couard » (carrément ! ).

La mutinerie de Fletcher Christian sur la Bounty

La mutinerie de la Bounty

Le 27 avril, alors que Christian est déjà passablement déprimé, Bligh l’accuse de lui avoir volé des noix de coco ! C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ! Après avoir brièvement songé à déserter en construisant un radeau, Christian opte finalement, aux premières heures du 28 avril, pour la mutinerie. Avec l’aide de quelques uns, il prend le contrôle de la Bounty. Bligh est débarqué à bord d’une chaloupe de 7 mètres. A cause de la taille réduite de l’embarcation, seuls 18 marins sur ceux qui restent loyaux au capitaine peuvent l’accompagner. Les 19 hommes sont alors abandonnés dans la chaloupe avec seulement cinq jours de nourriture et d’eau, un sextant, une boussole, une boîte à outils… et l’aide de Dieu.

L’exploit du capitaine Bligh

Le capitaine Bligh accomplit un véritable exploit en naviguant 6 700 km dans la chaloupe non pontée et surchargée, sur des eaux pratiquement inconnues à l’époque. Il brave les tempêtes, les tribus hostiles sur les îles et même le début d’une nouvelle mutinerie tellement les conditions de voyage sont atroces. C’est grâce à ses qualités de navigateur et de chef inflexible qu’il réussit à conduire pratiquement tout son équipage vivant jusqu’à Kupang, sur l’île hollandaise de Timor en Indonésie. Il ne perd qu’un seul homme lors d’une attaque, sur l’île de Tofoa aux Tonga.

De retour en Angleterre, Bligh est jugé en cours martiale, pour la perte de la Bounty. Il est acquitté et même félicité pour son exploit maritime. En 1792, aux commandes du HMS Providence il accomplit enfin sa mission et réussit à introduire aux Antilles l’arbre à pain que les esclaves refuseront de manger !

La Bounty aux mains de Christian

Après le départ de la chaloupe de Bligh, Christian jette à la mer tous les plants d’arbre à pain. Dans l’hypothèse, peu probable, que le capitaine survive, rejoigne l’Angleterre et lance l’alerte, Christian choisit de fuir sur une île moins en vue que Tahiti. Il met le cap sur Tubuai, dans l’archipel des Australes. L’île est entourée d’un récif et est facile à défendre contre une éventuelle attaque.

Comme je raconte déjà cet épisode dans l’article Tubuai aux Australes: quatre jours sous la pluie. WIPA !, je vais résumer. La Bounty arrive à Tubuai, le 28 mai 1789, mais l’accueil des habitants est hostile ; Christian fait tirer sur les pirogues ; tue une douzaine de guerriers ; retourne à Tahiti ; récupère du bétail et de la main d’oeuvre tahitienne ; revient à Tubuai ; construit le fort George ; subit des attaques et finalement repart à Tahiti le 22 septembre 1789. Dès leur arrivée sur l’île, seize marins restent sur Tahiti et neuf, dont Fletcher Christian, repartent sur la Bounty accompagnés de douze femmes et cinq hommes tahitiens.

Fort Georges à Tubuai

Ce qu’il reste du fort Georges

La capture des mutins et la cour martiale

Les 16 marins qui choisissent de demeurer sur Tahiti se séparèrent. Deux d’entre eux meurent assassinés. Les autres vivent plutôt paisiblement pendant un an et demi, jusqu’au 23 mars 1791, date de l’arrivée de la frégate HMS Pandora commandée par le capitaine Edward Edwards. Les quatorze marins survivants sont arrêtés. Edwards ne fait aucune distinction entre les mutins et ceux restés loyaux à Bligh et gardés par Christian contre leur volonté. Ils sont tous emprisonnés à l’arrière du navire dans une cellule surnommée la « boîte de Pandore ».

Naufrage de la Pandora

Naufrage de la Pandora

La frégate repart de Tahiti le 8 mai, sillonne sans succès le Pacifique Sud à la recherche de Christian puis, en août, met le cap vers l’ouest pour de rejoindre Kupang sur l’île hollandaise de Timor. Le 29 août 1791, la Pandora s’échoue sur un récif de la grande barrière de corail ! Quatre prisonniers et 31 marins de la Pandora se noient. Les survivants embarquent à bord d’une chaloupe et empruntent le même trajet que Bligh, deux ans plus tôt. Ils arrivent à Kupang le 17 septembre 1791 puis les prisonniers sont transférés jusqu’en Angleterre qu’ils atteignent en juin 1791.

Le procès en cour martiale des 10 marins survivants s’ouvre le 12 septembre 1792. Les quatre marins restés loyaux à Bligh sont acquittés. Les six accusés restants sont reconnus coupables de mutinerie et condamnés à mort. Trois d’entre eux sont graciés par le roi et les trois autres sont pendus à une vergue de bateau dans le port de Portsmouth le 28 octobre 1792. Il semblerait que ce sont les plus pauvres qui ont été pendus…

Pitcairn

Après son départ de Tahiti le 22 septembre 1789, Christian recherche un lieu où la justice de son pays ne pourra pas le retrouver. Il décide de s’installer sur l’île Pitcairn qui a été découverte en 1767 par Philip Carteret mais dont l’emplacement exact, à 2200 km à l’est de Tahiti, est mal répertorié sur les cartes. Après plusieurs mois de recherche, Christian aborde l’île le 15 janvier 1790.

La Bounty est déchargée, en partie démontée puis incendiée. Plus de retour possible ! Les premiers mois sont paisibles avec une bonne entente entre les mutins et les Tahitiens. Plusieurs marins, dont Fletcher Christian, ont des enfants avec des tahitiennes. Christian organise la vie sur l’île de manière relativement démocratique, sauf que les Tahitien sont exclus des prises de décision ! Finalement la situation dégénère en septembre 1993, lorsque Christian et quatre autres mutins sont assassinés par les hommes tahitiens, eux même tués, ensuite, par les veuves des marins. Bref, c’est le carnage et après encore quelques décès, il ne reste que John Adams. Il se charge de l’éducation et du bien-être des neuf femmes et des enfants. Muni de la Bible de la Bounty, il leur enseigne la lecture, l’écriture et le christianisme. A partir de 1808, plusieurs navires accostent sur l’île et Adams raconte, à chaque fois, l’histoire des mutins sur Pitcairn. Il est finalement amnistié par l’Angleterre en 1825, quatre ans avant sa mort. Il repose sur Pitcairn où sa tombe est toujours visible. L’île est, de nos jours, habitée par une cinquantaine de résidents, descendants des mutins de la Bounty et de leurs femmes tahitiennes.

Pour continuer l’aventure !

La mutinerie de la Bounty est, depuis plus de deux cents ans, une formidable source d’inspiration pour les artistes et les écrivains. A coté des témoignages des protagonistes, comme le journal de bord du capitaine Bligh, publié dès son retour en Angleterre, ou le journal de James Morrison, on peut citer : L’île ou Christian et ses compagnons de lord Byron,écrit en 1823 ; Les Révoltés de la Bounty de Jules Verne, en 1879 ; ou plus récemment, L’île de Robert Merle largement inspiré de l’épisode sur Pitcairn.

Mais la version incontournable est l’épique trilogie de Charles Nordhoff et James Norman Hall, publiée en 1932. Le premier tome, intitulé Les révoltés de la « Bounty », raconte le voyage jusqu’à Tahiti, la vie de l’équipage sur l’île, la mutinerie, le retour sur Tahiti en passant par Tubuai et finalement la capture et le procès des mutins en Angleterre. Le deuxième tome, dix-neuf hommes contre la mer, s’intéresse à l’épopée extraordinaire de Bligh sur sa chaloupe et le troisième, Pitcairn, l’histoire des mutins sur l’île du même nom.

Alors, pour connaître en détail toute l’histoire, il ne vous reste plus qu’à dévorer, comme moi, les trois bouquins !

Cette trilogie qui a eu, dès sa publication, un énorme succès à travers le monde, a inspiré trois classiques du cinéma, que je n’ai pas encore eu l’occasion de voir (j’attends vos conseils !) :

  • Mutiny on the « Bounty » de Franck Lloyd avec Charles Laughton et Clark Gable, en 1935 ;
  • Mutiny on the « Bounty » de Lewis Milestone avec Marlon Brando, Trevor Howard, Richard Harris, Tarita, en 1962. C’est à l’occasion du tournage du film que Marlon Brando découvre la Polynésie, tombe amoureux de Tarita et s’installe à Tetiaroa. Tout est expliqué ici.
  • Bounty de Roger Donaldson avec Mel Gibson, Antony Hopkins et Laurence Olivier, en 1984.